Appel de Phyllis Lambert au premier ministre Charest
mardi 6 juin 2006
Dire non au démantèlement du parc du Mont-Orford
Phyllis Lambert
Centre canadien d’architecture
Lettre publiée dans Le Devoir
Édition du mardi 6 juin 2006
Lettre au premier ministre Jean Charest
Monsieur le premier ministre,
Le gouvernement du Québec, par votre entremise, m’a récemment fait l’honneur de m’octroyer l’insigne de Grand officier de l’Ordre national du Québec. Cet hommage, dont je suis reconnaissante, témoigne de la fierté qu’inspirent au peuple québécois les actions entreprises par ceux et celles qui ont marqué le Québec et permis son rayonnement dans l’une ou l’autre des sphères de l’activité humaine. En me conférant cet honneur, le Québec reconnaissait mon apport à l’architecture, au patrimoine bâti et à l’organisation des environnements où cohabitent les membres de la collectivité. D’où mon intérêt marqué pour le dossier du parc national du Mont-Orford.
C’est donc en ma qualité de citoyenne du Québec et de membre de l’Ordre national du Québec que je vous écris pour protester de façon vigoureuse contre la décision du gouvernement d’aller de l’avant avec le projet de loi numéro 23 qui, sous couvert « d’assurer l’agrandissement du parc national du Mont-Orford », vise au premier chef à retourner au domaine privé ce qui aujourd’hui encore fait partie du domaine de l’État.
Lorsque le gouvernement Duplessis a conféré au parc du Mont-Orford le statut de parc national, il lui a reconnu de ce fait une valeur telle qu’elle justifiait de l’inclure dans le patrimoine collectif. Dès cette époque, ce patrimoine comprenait déjà des équipements récréatifs. Aujourd’hui, aucun des motifs avancés par votre ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs visant la rentabilisation de ces équipements n’emporte l’adhésion et ne justifie le démembrement partiel du parc du Mont-Orford.
De fait, par voie de sondages et de pétitions, la grande majorité des québécois s’oppose au choix de votre gouvernement à ce propos. Près de 20 000 Montréalais et Montréalaises ont marché dans les rues pour protester de cette proposition qui consiste à rien de moins que de céder le bien public à des intérêts privés pour des motifs de rentabilité. Vous devez les écouter. Les 80 % de citoyens du Québec qui s’opposent au démembrement du parc du Mont-Orford ne peuvent pas tous être dans l’erreur.
Récentes leçons
L’histoire récente nous apprend que des intérêts privés ne peuvent pas bouleverser sans vergogne à leur seul profit le bien collectif. Il y a quelques années, à Montréal, un promoteur immobilier avait réussi à convaincre l’Hôtel de Ville que le projet immobilier qu’il voulait réaliser rue McGill College pouvait à lui seul sauver l’activité commerciale de ce secteur de Montréal. Des règlements municipaux ont été chamboulés pour permettre la réalisation de ce projet. Des tronçons de rues devaient être fermés et privatisés. Le projet devait faire écran au Mont-Royal.
Mais la population s’est manifestée contre le projet et, au grand dam du maire de Montréal de l’époque, a dit non d’un bloc. Le projet a été abandonné. La rue McGill College est devenue une artère pleine de vie. Jamais la rue Sainte-Catherine ne s’est aussi bien portée.
Quelques années plus tard, le même phénomène s’est produit lorsqu’est venu le temps de déménager l’Hôtel-Dieu de Montréal à Rivière-des-Prairies. En plein été, la population montréalaise a dit non à ce projet. Le gouvernement l’a écoutée et, avec sagesse, a retiré sa proposition.
Ni dans un cas ni dans l’autre, la collectivité n’a été appauvrie par l’abandon de projets qui demandaient de sacrifier le bien collectif aux intérêts privés.
L’actuel projet de démembrement du parc du Mont-Orford est de la même eau. C’est un mauvais projet. La collectivité n’y gagnera pas au change. Adopter le projet de loi numéro 23 ne fera qu’envoyer le signal que, dorénavant, la voix des intérêts commerciaux locaux et ponctuels peut avoir priorité sur l’intérêt commun. D’autres par la suite trouveront bien d’autres raisons pour entreprendre le démembrement d’autres parcs nationaux du Québec.
Au nom de tous les citoyens et citoyennes du Québec, vous devez vous réapproprier ce dossier et dire non au nom du gouvernement au démantèlement du parc du Mont-Orford.
